MANAGEMENT ISLAMIQUE ET ETHIQUE DES AFFAIRES EN MEDITERRANEE

 

Pour de plus en plus d’entreprises européennes, la Méditerranée apparaît comme une solution, un recours possible en termes de marché, de maîtrise des coûts ou de partenariats. C’est ce que montre par exemple une étude menée en mai 2009 par la société A. T. Kearney sur les “Changements géographiques des délocalisations”, se fondant sur le fait que le différentiel de coût de main d’œuvre joue à présent en faveur des pays MED, les pays de l’Est devenant progressivement plus chers et moins attractifs.

 

Au-delà des difficultés conjoncturelles, le projet, lancé en 2008 par le Président Sarkozy, d’Union Pour la Méditerranée (UPM) traduit une étape ultérieure de la logique de régionalisation des économies à l’œuvre partout dans le monde. Cette nouvelle étape est marquée par le constat que les grands blocs économiques doivent, pour survivre et être compétitifs, intégrer des économies émergentes sans lesquelles elles manqueraient d’atouts pour faire face aux défis de la mondialisation. Tel était le sens de l’accord, désormais ancien, entre les Etats-Unis et le Mexique unis dans le cadre de l’ALENA.

 

Du côté des économies émergentes de la rive Sud, cette même mondialisation impose de ne pas rester isolés et de réussir l’amarrage à l’UE. A ce titre, la régionalisation n’est qu’un processus de mise en réseau et d’ancrage des systèmes économiques intérieurs aux niveaux transnationaux, de manière à gérer l’ouverture et à la stimuler par des facteurs extérieurs (financement, savoir-faire, organisation et structure managériale) au service de la création de richesses supplémentaires.

 

Dans ce contexte, l’enseignement et la recherche ont naturellement été inclus dans les six domaines d’action prioritaire définis dans le cadre de l’UPM. Mais, au-delà du financement accordé par la Commission à l’Université Euro-méditerranéenne de Portoroz, en Slovénie, les efforts dans ce domaine ont jusqu’à présent été limités. En ce qui concerne l’enseignement du management, laissé à l’initiative des acteurs privés, rien ne semble prévu pour favoriser une approche commune.

 

Il convient pourtant de se demander sur quel socle commun de pratiques managériales les échanges peuvent se développer. De ce point de vue, il semble nécessaire d’impulser une réflexion autour des paradigmes managériaux à l’œuvre de part et d’autre de la Méditerranée, et favoriser la définition d’une approche commune du management que l’on pourrait qualifier d’euro-méditerranéenne. 

 

L’émergence d’un management « islamique » semble constituer un bon point de départ pour une telle réflexion, dans la mesure où les valeurs qu’il véhicule, davantage inspirées de l’éthique que de la religion, illustrent ce qu’un auteur a appelé « l’islam de marché », vecteur d’accès à la globalisation pour le monde musulman (I). Sous cet angle, on comprend mieux la nécessité d’une éthique des affaires partagée dans le cadre des relations euro-méditerranéennes, qui tienne également compte des influences négatives exercées par les comportements parfois irresponsables des entreprises du Nord, et qui favorise in fine un co-développement durable (II).

 

1. PRENDRE EN COMPTE L’EMERGENCE DU « BUSINESS ISLAMIQUE »

 

Face au traumatisme de la colonisation, symbole de la supériorité économique et technologique de l’Occident, une réflexion s’est développée dès la fin du XIX° siècle dans le monde musulman, dont le but était de trouver les ressources internes à même de lui permettre d’accéder à sa manière à la modernité. La revue du Manâr (le phare), à laquelle contribuèrent deux penseurs réformistes musulmans, Muhammad ‘Abdu et Rachid Rida, s’efforça de démontrer que l’islam avait tous les ingrédients de la modernité.

 

Cette tendance à puiser dans la confrontation avec l’Occident les ingrédients du renouveau semble se renforcer encore un siècle plus tard, et ce n’est pas un hasard si les Frères Musulmans, qui reprirent d’ailleurs la revue en 1935, sont aujourd’hui indirectement des acteurs importants de la transformation de l’islamisme du politique vers l’économique. 

 

Dans les faits, on constate depuis quelques années l’émergence d’un « business islamique », dont les manifestations les plus significatives se situent dans le marketing et la finance.

 

11. Les nouveaux managers musulmans

 

La manière dont tout le champ du management semble avoir été investi par les valeurs véhiculées par l’islam été décrite parfaitement dans le livre « L’islam de marché » [1].

 

Après avoir décrit un contexte marqué par l’essoufflement de l’utopie islamiste et d’une remise en cause du manque de souplesse et d’efficacité des structures autoritaires et pyramidales propres au militantisme islamiste, l’auteur explique comment s’est développée une nouveau courant de pensée sous l’égide d’un nouvel acteur : « l’islamiste contrarié ». Ce dernier, demeurant profondément religieux, s’est néanmoins éloigné des mouvements politiques dans lesquels il militait, pour devenir une sorte de médiateur culturel, qui vise moins une alternative (islamique) globale que l’importation et la reformulation islamique d’éléments de la culture occidentale.

 

Se produit alors un déplacement de la traditionnelle interaction entre politique et religieux chez ces islamistes vers un nouveau jeu d’échanges entre le champ religieux et le champ économique, lequel fournit à ce nouvel islam ses supports de diffusion au travers du marché. Il ne s’agit plus de convaincre les masses d’une vérité ultime et intangible, mais d’ajuster une offre religieuse aux attentes réelles ou supposées de publics cibles.

 

Les nouveaux entrepreneurs religieux opposent à l’univers fataliste et au localisme souvent associés à l’islam traditionnel une religiosité market-friendly, bourgeoise, cosmopolite et proactive visant à insuffler l’esprit du capitalisme aux musulmans pour les rendre plus compétitifs dans le concert des nations.

L’islam de marché se situe donc dans un univers où le cosmopolitisme, la piété et la richesse, par le biais d’une « théologie de prospérité » décomplexée vis-à-vis de l’argent, prennent le pas sur une conception ascétique et sur les idéaux de justice sociale imputés à l’islam traditionnel et politique. Il convient toutefois de ne pas réduire ce mouvement à un calcul mercantile, car au-delà des préoccupations matérielles se dessine, à l’échelle collective, un enjeu symbolique fort, c’est-à-dire la reconstruction d’une nouvelle fierté musulmane individualisée, qui passe par la performance économique plutôt que par le politique.

 

12. Le « business islamique » et ses développements

Le thème du rapport entre marketing et islam a été traité dans un article de Bernard Pras [2], qui montre l’importance des principes forts que donne l’islam mais aussi du travail d’adaptation et de réflexion des autorités religieuses à ce contexte. Il s’ensuit une grande diversité de comportements en matière de gestion marketing et de consommation, et des stratégies compétitives variées pour répondre à cet environnement complexe.

A titre d’exemple, on peut citer le cas des alternatives « islamiques » à l’un des produits phare de la mondialisation qu’est le Coca Cola. En novembre 2002, le Mecca Cola est créé par l’homme d’affaires franco-tunisien Tawfiq Mathlouti. Dans un registre protestataire, cette entreprise française annonce son intention de reverser une partie du bénéfice à des associations humanitaires travaillant notamment dans les Territoires occupés par Israël. Le créateur, inspiré par un produit iranien semblable, le Zam Zam Cola, qui avait déjà réussi en Arabie saoudite et au Bahreïn, décide de lancer sa propre marque en l’absence de réponse favorable de la firme iranienne pour un contrat de distribution. Le Mecca Cola a, à son tour, inspiré la création du Qibla Cola au Royaume-Uni, Arab-Cola et Muslim Up en France. Aujourd’hui Mecca Cola est distribué dans 60 pays et le slogan affiché par son étiquette « buvez engagé ! » est tout à fait éloquent de la démarche et de l’esprit du produit.

 

Le cas du Mecca Cola, pour particulier qu’il soit en raison de son caractère hybride entre logiques mercantiles et motivations idéologiques, n’est pas isolé, dans la mesure où la communauté musulmane en Europe n’échappe pas au phénomène plus large du consumérisme identitaire ou « ethnic business » [3]

 

Ce phénomène concerne essentiellement l’industrie alimentaire, même si le textile semble également présenter un potentiel de progression. Il est également porteur de changements relatifs au mode de distribution, qui passe du canal communautaire traditionnel (épiceries et boucheries hallal) à celui de la grande distribution, en faisant parfois perdre au produit une partie de ses caractéristiques musulmanes. Le 17 août 2009, on a ainsi vu à la télévision pour la première fois une publicité faisant apparaître un jeune couple de « beurgeois » vantant des plats cuisinés de la marque Zakia Hallal, destinés à un public musulman et vendus en grande surface : il s’agissait de lasagnes et de hachis parmentier, plats typiquement européens, mais cuisinés de manière licite (hallal) pour les musulmans. 

 

Cette évolution démontre l’intégration en cours du « business islamique » dans le marché global, alors qu’il évoluait jusqu’à présent en périphérie de celui-ci. Les effets de la concurrence poussent ainsi les grandes surfaces à s’attaquer à un marché qui représente potentiellement quelques millions de consommateurs, en grande partie déjà clients pour leurs achats « non identitaires ». De leur côté, les producteurs ne peuvent rester à l’écart d’un circuit permettant de toucher des consommateurs qui, pour fidèles qu’ils soient à leurs racines, ne sont plus prêts, par manque de temps ou de volonté, à faire le tour des petits commerces.

 

Par effet d’opportunité, des agences spécialisées commencent à apparaître, telles que Islah Consulting en France ou, en Italie, Etnocom, première agence de publicité pour la communication multiethnique et multiculturelle, et dont l’un des départements se consacre au monde arabe. Nul ne doute que le « business islamique » justifie une approche spécifique en termes de marketing et que le secteur est promis à un développement intéressant. A titre d’exemple, on peut citer le succès croissant des sites et forums communautaires musulmans (tels que oumma.com), qui peuvent jouer comme prescripteurs, canaux de distribution ou supports de publicité, panels sur lesquels mener des enquêtes, etc.

 

13. L’essor de la finance islamique

 

La finance islamique, qui trouve ses fondements dans le droit musulman, est basée sur deux principes : l’interdiction de l’intérêt, et la responsabilité sociale de l’investissement. Elle lie plus étroitement la rentabilité financière d’un investissement avec les résultats du projet concret associé. L’islam interdit les transactions tant civiles que commerciales faisant recours à l’intérêt (ribâ), à la spéculation (gharar) ou au hasard (massir).

 

L’encours de la finance islamique dans le monde est estimé entre 600 et 800 milliards de dollars en 2006 ou 2007 et pourrait atteindre 1000 milliards en 2010, selon des prévisions publiées en 2008 [4]. En Europe, la France tente de rattraper son retard par rapport au Royaume-Uni ; l’Ecole de Management de Strasbourg a été la première à y consacrer un master, et a été récemment imitée par Paris-Dauphine.

 

Une étude [5] menée sur ce thème a montré que, loin de constituer un handicap, les contraintes éthiques et religieuses qui s’imposent aux banques islamiques ont au contraire permis un développement très rapide : les auteurs montrent en effet comment la logique de compétitivité de ces institutions financières les amène à imaginer des stratégies, à proposer des innovations de produits qui leur permettent de faire face à la concurrence tout en capitalisant sur l’appétit grandissant du public pour les produits éthiques.

*****

De manière générale, la logique économique, visant à augmenter le public susceptible de consommer les produits proposés, conduit à édulcorer la dimension islamique de ceux-ci afin de toucher également les consommateurs non musulmans. Le fait même de convoiter un public en dehors du cadre musulman invite les producteurs à réduire la lisibilité des signes de l’islam et à diluer le message dans de l’éthique, procédé plus inclusif car invoquant les valeurs (l’effort et le mérite individuel sur un plan individuel ; la justice, l’équité et la solidarité sur un plan collectif) et non plus les prescriptions religieuses au sens strict. 

 

En d’autres termes, on peut considérer que le management islamique contient en lui-même les germes de son propre dépassement : sa transformation en principes de déontologie à visée universelle, qui semblent faire écho aux préoccupations affichées par les entreprises du Nord de la Méditerranée en matière de développement durable et de commerce équitable. 

 

Cette irruption apparente de l’éthique dans les consciences de part et d’autre signifie-t-elle que l’une des conditions essentielles au co-développement durable en Méditerranée est désormais remplie ? A ce stade, il convient de s’interroger sur la nature des difficultés susceptibles d’entraver ou de ralentir la réalisation de cet objectif.

 

2.  PROMOUVOIR LA DIFFUSION D’UNE ETHIQUE DES AFFAIRES PROPICE AU DEVELOPPEMENT DURABLE EN MEDITERRANEE

 

Dans les faits, plusieurs difficultés entravent la diffusion de comportements éthiques favorables au développement des échanges et à leur caractère durable : étroitement liées à la disparité des situations sociales et légales, elles entraînent une série d’effets pervers qui ne peuvent être surmontés que dans le cadre d’une responsabilité accrue des entreprises.

 

21. Normes éthiques à visée universelle et loi de Gresham 

 

Dans le contexte des relations économiques Nord-Sud, marquées de manière indélébile par le mouvement de colonisation initié au XIX° siècle, on peut pointer la tentation, pour les entreprises du Nord, de s’ériger en représentants autoproclamés d’une éthique des affaires à prétention universaliste bien que d’origine essentiellement anglo-saxonne. Cette éthique est à l’origine de normes concernant la comptabilité et la finance, la propriété intellectuelle, les questions de droit, etc., mais est source de conflits lorsqu’elle est confrontée à d’autres traditions et à d’autres habitudes.

 

La question se pose, par exemple, de savoir si une entreprise doit respecter la loi de son pays d’origine, ou au contraire n’appliquer que la loi, souvent moins contraignante du pays dans lequel elle fait des affaires. À titre d’illustration de cette question, la loi des États-Unis d’Amérique interdit aux entreprises de payer des pots-de-vin dans leur pays d’origine comme à l’étranger alors que, dans d’autres parties du monde, le pot-de-vin est une pratique acceptée de faire des affaires. Des difficultés similaires peuvent se produire à l’égard des lois sur le travail des enfants, sur la sécurité du personnel, sur la durée du travail, sur les salaires, sur les discriminations et sur la protection de l’environnement.

 

A cet égard, la mise en place de la convention OCDE contre la corruption d’agents publics étrangers a permis de prendre conscience de certains écueils :

 

-          d’un côté, la tentation d’apparaître comme le « bon élève » (voire le « donneur de leçons ») pour discréditer officiellement ses concurrents en les accusant de mauvaises pratiques ;

 

-          de l’autre, la crainte de se voir écarter d’un marché pour non respect des habitudes locales, qui poussaient certains groupes à déployer des trésors d’imagination pour contourner les nouvelles règles.

Ce constat conduit à la conclusion qu’en matière d’éthique, la loi de Gresham, qui veut que les mauvais comportements chassent les bons, s’applique bien souvent : dans un environnement concurrentiel, les compagnies qui survivent sont celles qui sont conscientes que leur seul rôle est de maximiser les profits ; elles sont ainsi poussées dans un cercle vicieux, à terme défavorable à l’éthique.

Or, il ne fait aucun doute que les conséquences d’un mépris de l’éthique se révèlent bien plus graves dans le contexte d’un monde arabo-musulman traversé depuis plusieurs décennies par des secousses politiques et sociales violentes.

 

 

22. Effets pervers de la loi de Gresham

 

L’attentat qui a coûté la vie à des personnels de la DCN au Pakistan illustre de manière dramatique les problématiques sécuritaires auxquelles sont parfois confrontés les groupes occidentaux amenés à opérer dans le monde musulman, quelles que soient les conclusions de l’enquête (que celle-ci confirme l’hypothèse de représailles liées au non-versement de commissions ou mette en évidence la responsabilité d’un groupe islamiste radical étranger au contexte de la présence de la DCN).

 

Les attentats terroristes et prises d’otage à caractère politique ou criminel font en effet désormais partie de l’éventail des menaces auxquelles sont confrontées les multinationales, ce qui conduit des sociétés de conseil à proposer à la fois une analyse des risques et un ensemble de solutions destinées à sécuriser le développement international de leurs clients en assurant la protection de leurs personnels et de leurs infrastructures. 

 

A contrario, certaines PME, qui ne disposent pas des ressources suffisantes pour faire face à ce type de risques, sont parfois amenées à renoncer à s’implanter dans certains pays, pointant le caractère instable de l’environnement des affaires : outre la menace terroriste évoquée précédemment, elles considèrent que l’importance du secteur informel dans l’économie des pays de la rive Sud rend leur implantation trop délicate.

 

Sans vouloir ici s’engager dans un vaste débat sur les origines de cette instabilité, on peut pointer le fait que ces mêmes sociétés de conseil ont aujourd’hui compris le lien entre management des risques criminels et développement durable, et incluent désormais cette dimension dans leur offre. Il est en effet évident que l’irresponsabilité et le cynisme des investisseurs, qui préfèrent s’appuyer sur des élites dirigeantes locales corrompues et prévaricatrices, ont leur part de responsabilité dans les réactions d’une opposition d’autant plus tentée par la violence qu’elle ne dispose pas d’autres débouchés pour s’exprimer. Qu’elles soient ou non impliquées dans des pratiques condamnables, les multinationales sont donc malheureusement devenues des cibles d’attaque régulière, parce que soupçonnées de véhiculer des comportements contraires à l’éthique, assimilée ici à la dignité musulmane.

 

On peut également formuler cette idée sous forme de paradoxe : tout manquement à l’éthique de la part d’une entreprise multinationale contribue à légitimer l’islamisme d’opposition radicale à l’Occident, alors même que celui-ci, en perte de vitesse, cède peu à peu la place à un mouvement – l’émergence du management islamique – auquel les multinationales ont tout à gagner.

 

Ce paradoxe met en évidence le fait que l’éthique est indissociable du développement durable et conduit à s’interroger sur la manière de traduire dans les faits cette exigence.

 

23. L’éthique et le management interculturel au service du développement durable

 

Si le management des risques par l’approche du développement durable consiste donc essentiellement à accorder une meilleure prise en compte de l’éthique, celle-ci peut prendre plusieurs formes :

 

-          l’engagement à respecter l’environnement des zones d’opération (cf. l’industrie des hydrocarbures, régulièrement mise en cause par les ONG pour des pratiques polluantes) ;

 

-          la mise en place d’actions à caractère humanitaire en direction des populations locales ;

 

-          l’élaboration de chartes anti-corruption ;

 

-          etc.

 

Il va de soi que l’instrumentalisation de codes éthiques d’entreprise comme pure façade à visée marketing constitue une erreur qui pourrait s’avérer porteuse de graves conséquences. Le principe de responsabilité s’impose donc de manière particulière, pour faire en sorte que la loi de Gresham ne s’applique pas dans les relations euro-méditerranéennes.

 

L’objectif d’une meilleure prise en compte du facteur éthique dans les relations euro-méditerranéennes passe également par un effort accru dans le domaine du management interculturel, susceptible de dissiper les malentendus et préjugés défavorables au développement des échanges.

 

De ce point de vue, force est de constater que les entrepreneurs du Sud ont, en général, une meilleure connaissance des sociétés du Nord que réciproquement, et qu’il revient donc aux Ecoles européennes de porter l’effort sur ce point afin de former de futurs managers mieux à même d’évoluer dans le cadre de l’Euro-Méditerranée.

 

Sans vouloir forcer le trait, il n’existe probablement pas d’autres zones qui suscitent autant de clichés négatifs et de fantasmes que la rive Sud de la Méditerranée dans l’imaginaire de nombreux Européens. Dans l’un de ses ouvrages consacrés à l’islamisme [6], le politologue François Burgat a notamment fourni une critique rigoureuse de la responsabilité des médias dans la constitution d’amalgames entre musulmans, islamistes, et terroristes.

 

En comparaison, on peut dire que l’approche des réalités asiatiques s’avère beaucoup plus facile, en ce que des pays comme la Chine ou le Japon, semblant à bien des égards plus exotiques, suscitent du coup davantage de curiosité bienveillante. Dans le cas du monde musulman, au contraire, les images évoquées spontanément revêtent le plus souvent un caractère négatif ; on peut citer essentiellement trois accusations, qui reviennent quasi systématiquement : le fanatisme religieux ; la place réservée aux femmes ; la propension à la corruption (cf. le fait que le terme le plus utilisé pour s’y référer, « bakchich », est dérivé du persan puis de l’arabe), aux trafics et aux comportements sournois associés à « l’esprit oriental ».

 

Il est vrai, comme l’a montré Edward Saïd dans son célèbre ouvrage  sur l’orientalisme [7], que ces images ont mis plusieurs siècles à se construire et sont donc difficiles à combattre. Dans un tel contexte, on ne peut donc qu’encourager la diffusion d’un enseignement qui permettrait d’aborder sans préjugés le monde musulman et de démontrer que les valeurs de celui-ci sont tout à fait compatibles avec celles des managers européens.

 

Propos conclusif et propositions

 

Des réseaux tels que l’UNIMED et le Réseau Méditerranéen des Ecoles de Management (RMEM) ont vocation à se faire le vecteur de la promotion de cette « éthique des affaires » dans l’espace méditerranéen qui est une condition indispensable à un développement durable pour la région. A cet égard, plusieurs pistes sont envisageables, qui touchent à la recherche et à l’enseignement.

 

 

 

Renforcer la recherche sur l’islam et le management

 

Jusqu’à présent, la recherche sur l’islam n’a que marginalement abordé les thématiques du management, en dehors des aspects évoqués dans la première partie. L’intérêt pour l’islam reste en effet l’apanage des islamologues, politologues et autres chercheurs généralement totalement étrangers au monde des écoles de management, et ne nourrissant que peu d’interactions avec celui-ci. Pourtant, ce domaine est pourtant riche en potentialités, dans la mesure où de nombreux aspects restent à explorer, de manière tant théorique qu’empirique, s’agissant des fonctions traditionnelles du management.

 

De manière théorique, une relecture du Coran, de la sunna (tradition, c’est-à-dire l’ensemble des faits et dires de Muhammad) et de la sîra (biographie) du prophète dans une optique managériale permettrait en premier lieu de mettre en exergue la référence incarnée par Muhammad lui-même aux yeux des nouveaux managers musulmans, qui mettent en avant le fait qu’il était un entrepreneur de talent au service de sa première épouse Khadija et qu’il fut également un organisateur hors pair, à la fois chef de guerre et homme d’Etat (entre d’autres termes : un véritable manager).

 

Cet approfondissement des aspects théoriques mettrait également en lumière certains aspects dont l’intérêt en termes de management ne fait pas de doutes ; on peut citer, entre autres :

 

-          les modalités de prise de décision et de règlement des conflits en islam, où la shûra (concertation) fait partie des injonctions faites par Allah à Muhammad [8] et où la conciliation fait partie des concepts ancrés dans le droit musulman ;

 

-          l’éthique du commerce, largement traitée dans les ouvrages de fiqh (jurisprudence) dans la partie traitant du commerce. Il est ainsi illicite de vendre une marchandise avant de la posséder, de spéculer sur le marché sans intention d’achat, de vendre le fruit sur l’arbre, etc. ;

 

-          l’importance du sentiment d’appartenance à la communauté musulmane (Umma), que visent à exploiter le marketing et la finance islamiques ;

 

-          le management au féminin (cf. Khadija, déjà citée plus haut) ;

 

-          la redécouverte du soufisme dans une optique comparable à l’engouement observable en Europe pour les différentes techniques de développement personnel.  

 

D’un point de vue plus empirique, il s’agirait d’élaborer des case-studies inspirés de situations observées dans la réalité, et permettant d’illustrer de manière concrète certaines questions particulières, à l’image des travaux de Philippe d’Iribarne concernant la mise en place réussie d’une démarche de qualité totale dans la filiale marocaine d’une entreprises multinationale [9].

 

A ce sujet, on pourra également s’appuyer sur des success-stories d’hommes d’affaire musulmans, en analysant leurs rapports avec la religion islamique et la manière dont ils revendiquent le rôle positif joué par celle-ci dans leur itinéraire entrepreneurial. Les exemples sont légion, mais on peut citer par exemple le prince saoudien al-Walid bin Talal bin Abdulaziz al-Saoud : reconnu comme un homme d’affaires de premier plan dont la fortune doit plus à son talent qu’à son statut initial d’héritier, celui-ci se présente en effet comme un pratiquant rigoureux et soucieux d’agir au service de sa communauté.

 

Réfléchir à un cadre d’enseignement adapté à des exigences difficiles à concilier

 

Les banques islamiques évoquées en première partie ont été les premières à plaider pour la création de MBA « islamiques », dans la mesure où elles étaient confrontées à des difficultés pour recruter des professionnels à la fois formés au management en général et à la shari’a : en règle générale, ce sont plutôt les seconds qui dominent. La demande en faveur d’une filière spécifique serait donc très forte au sein des établissements bancaires, des compagnies d’assurance et des fonds d’équité.

 

La question se pose de savoir si un tel programme pourrait avoir du succès en Afrique du Nord et au Moyen Orient, dans la mesure où les étudiants les plus brillants choisissent en général d’aller étudier aux Etats-Unis ou en Europe ; pourtant, le faible développement de la finance islamique dans ces pays fait qu’ils risqueraient de ne pas profiter pleinement de leur formation. A contrario, les étudiants européens, susceptibles d’être confrontés, à un moment de leur carrière, à la finance islamique, n’ont pas pour autant ni l’envie ni l’intérêt d’entreprendre un cycle d’études en Arabie saoudite ou dans un autre pays du Golfe, mais disposent pour le moment d’une offre insuffisante dans les écoles européennes.

 

La première tentative de répondre au défi d’un enseignement multiculturel adapté aux publics des deux rives de la Méditerranée a été l’Euro-arab School of Management (EAMS), fondée en 1994 à Grenade dans le cadre d’une initiative conjointe de la Commission Européenne, de la Ligue arabe et du gouvernement espagnol, mais qui a apparemment fermé ses portes en 2006. Je me permets de citer les commentaires qu’en a fait le professeur Walter Baets sur le blog Euromed le 26 septembre 2007 [10] :

 

“It proved extremely difficult to create an MBA that would at the same time address a large community (hence being mainly virtual) and being culturally relevant for Europe and the Arab world. The school was mentioned in the Barcelona declaration as an example of Euro-Arab cooperation.  In the meantime, it was closed last year. Not since there would not be any interest, but most probably since we are not yet able to define an MBA that is culturally relevant for non mainstream thinkers.”.

 

Il semble ainsi prioritaire de procéder à une analyse approfondie des raisons de l’échec apparent de l’EAMS, au-delà de facteurs anecdotiques qui ont peut-être joué [11]. Quelle était la répartition des étudiants selon l’origine géographique ? Quelles étaient leurs attentes ? A-t-on mesuré leur taux de satisfaction ? Quels ont été leurs débouchés, etc. Telles sont quelques unes des questions, quantitatives et qualitatives auxquelles un travail de recherche devrait s’efforcer d’apporter des réponses.

 

En tout état de cause, et dans la mesure où il semble que la difficulté principale consiste à attirer un public provenant des deux horizons culturels en un seul lieu – y compris virtuel, comme dans le cas de l’EAMS -, la solution réside probablement dans la conclusion de nouveaux accords entre écoles, permettant de délivrer un enseignement « à la carte » sans être limité par des ressources internes insuffisantes, et avec l’objectif de surmonter la question du choix géographique (Europe-Etats Unis vs. Universités de la rive Sud). De ce point de vue, seule une stratégie de réseau peut permettre de constituer le socle sur lequel bâtir une sorte de cursus méditerranéen éventuellement sanctionné par un diplôme, ce qui permettrait d’éviter à une école ou une université d’assumer toute seule l’investissement que représente un tel objectif.

 

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[1]  P. Haenni, 2005, L’islam de marché : l’autre révolution conservatrice, Paris, Le Seuil

[2] B. Pras, C. Vaudour-Lagrace, 2007, Marketing et islam – des principes forts et un environnement complexe, Revue française de gestion, n°171  pp.195-223

[3] Voir notamment à ce sujet : D. Pires Guilherme, J. Stanton, 2005, Ethnic Marketing, éd. Thomson

[4] D. Johner, T. Rocafull, 20 mars 2008, “La finance islamique de plus en plus courtisée”, La Tribune

[5] T. Hafsi, L.Siagh et A-O Diallo, 2007, « Environnement intense et choix stratégiques. Le cas des banques islamiques », Revue française de gestion, n°171

[6] F. Burgat, 2005, L’islamisme à l’heure d’al-Qaida, Paris, éditions la Découverte

[7] E. Saïd, 1980, L’Orientalisme.. L’Orient créé par l’Occident (traduit par Catherine Malamoud), Paris, éditions du Seuil

[8] Cf. Coran, III, 159. Ce verset a d’ailleurs permis aux réformistes musulmans du XIX° et du XX° siècle de justifier l’adoption de régimes parlementaires

[9] P. d’Iribarne, 2007, « Islam et management. Le rôle d’un univers de sens », Revue française de gestion, n°171

[10] http://euromed.blogs.com/baets/2007/09/an-islamic-mba.html

[11] L’ancien directeur général, Alberto Ribera, semble avoir fait l’objet de vives contestations internes ; son appartenance assumée à l’Opus Dei n’était par ailleurs probablement pas de nature à lui conférer une légitimité incontestable.

 

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Thomas Giudicelli a obtenu un master en gestion auprès de l’ESCP Europe, ainsi qu’un diplôme en études arabes et études islamistes auprès du PISAI. Ce texte aurait du être, au début, présenté à l’occasion du “3° colloque du Réseau Méditerranéen des Ecoles de Management”, prévu à Marseille en décembre dernier et successivement annulé.

 

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3 Responses to “MANAGEMENT ISLAMIQUE ET ETHIQUE DES AFFAIRES EN MEDITERRANEE”

  1. belkacom scrive:

    En trente années de carrière, au niveau managé-rial dans une entreprise étatique; appartenant à un état qui fait de la religion un “monopole constitutionnel” je n’ai jamais entendu parler de management islamique. J’ai par contre ouïe dire que l’économie musulmane pouvait servir d alternatif aux économies capitalistes et /ou social o-communistes. Certaines banques se sont mis au goût du jour et une de ces banques soit disant islamiques s’est déjà installé dans mon Pays.
    Vous l’avez certainement devinez que mon pays c’est l’Algérie, et, je voudrais juste y ajouter que l’Algérien; pas plus que les autres maghrébins, n’est ni plus ni moins “bon-travailleur” que le reste des travailleurs du monde.
    Je suis plutôt tenter de dire qu’il n’y a pas de mauvais travailleurs mais il y’a de mauvais chefs.
    Pour ceux qui connaissent le monde du travail européen et particulièrement celui de la France, le travailleur maghrébin est cité en exemple. Un exemple d’assiduité, de courage, de volonté et de bravoure et ce, depuis le début de la première guerre mondiale…aujourd’hui je ne sais plu de quoi ça y retourne, tellement le chômage, le ségrégationnisme pour ne pas dire le racisme prennent le dessus !
    Le travailleur maghrébin en général et l’Algérien en particulier peut être considéré comme un travailleur exemplaire sous certaines conditions bien déterminées…avec ou sans religion !

  2. tradpro scrive:

    Bonjour,

    Excellent papier qui présente clairement les enjeux de l’ouverture d’esprit des décideurs aux nouveaux marché et à leur régle du jeu loin du canon occidental.

  3. christian jean scrive:

    Mes travaux me conduisent a penser qu’il existe une culture musulmane d’entreprise, en France la réussite des maghrébins dans le secteur informatique est fondé sur des valeurs exogénes (le marché, l’ecole,…) mais aussi endogénes liées à la culture musulmanes des individus, cette culture a un effet matriciel sur les référentiels culturels français, elle favorise leur intégration dans l’entreprise et la société française. Les cultures ne s’affrontent pas elles s’enrichissent…La modernité et l’Islam ne sont étrangers, ils possédent tous deux la même racine révolutionnaire. L’Islam dans son éthique, sa pratique sociale est sans doute un modéle de management à inventer et à promouvoir, débarrassé de tout proselytisme, dogme et ostracisme. Un Islam de valeur et de partage qui est loin hélas de certaines pratiques dans les pays musulmans. A ce titre la France est peut être une opportunité pour le Monde Arabo-Musulman lais aussi pour le Monde “tout court”

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